Ecrivain et journaliste français, d’origine égyptienne.
Né au Caire le 14 septembre 1946.
Etudes au Lycée franco-égyptien d’Héliopolis puis au Collège des Pères jésuites du Caire. Baccalauréat franco-égyptien, puis baccalauréat français à Notre-Dame de Jamhour (Liban).
Arrive en France en 1964, à l’âge de 18 ans. Ecole supérieure de journalisme de Lille.
Marié depuis 1967 avec Elisabeth Noyon, kinésithérapeute. Trois enfants : Manuel, Julien, Caroline.
De 1967 à 1969, rédacteur au quotidien Nord-Eclair, à Roubaix. En 1969, entre au journal Le Monde, à Paris.
Rédacteur à la rubrique religieuse, puis correspondant à Rome (1974-80), correspondant à Washington (1980-83), chef du service Société (1983-89), rédacteur en chef (1989-92) et directeur adjoint de la rédaction (1992-98). De 1998 à 2006, médiateur du journal Le Monde. De 2007 à 2011, directeur du supplément littéraire du journal, « Le Monde des livres ». De 2006 à 2011, Robert Solé a signé un billet quotidien en dernière page. Il a publié son dernier billet dans le journal Le Monde le 28 février 2011.
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Robert Solé a publié cinq romans aux Editions du Seuil: Le Tarbouche (1992), Le Sémaphore d’Alexandrie (1994), La Mamelouka (1996), Mazag (2000) et Une soirée au Caire (2010). Il a écrit aussi divers essais ou récits historiques : Les Nouveaux chrétiens (1975), Le Défi terroriste (1979), L’Egypte, passion française (1997), Les Savants de Bonaparte (1998), Dictionnaire amoureux de l’Egypte (Plon, 2001), Le grand voyage de l’Obélisque (2004), Bonaparte à la conquête de l’Egypte (2006), Le pharaon renversé (Les Arènes, 2011) et La vie éternelle de Ramsès II (Seuil, 2011). Il est également le co-auteur de plusieurs ouvrages : La Pierre de Rosette (avec Dominique Valbelle, Seuil, 2001), Alexandrie l’Egyptienne (avec Carlos Freire, Stock, 1998), Voyages en Egypte (avec Marc Walter, Chêne, 2003), Fous d’Egypte (avec Jean-Pierre Corteggiani, Jean-Yves Empereur et Florence Quentin, Bayard, 2005) et L’Egypte d’hier en couleurs (avec Max Karkégi, Chêne, 2009).
Quelques textes de Robert Solé sur son parcours
ARBRE GENEALOGIQUE
Les arbres généalogiques poussent parfois étrangement, comme s’ils étaient le fruit de nos passions… Moi, l’Oriental, qui n’ai pas une goutte de sang français, j’avais presque fini par croire, sur les bancs de l’école, que mes ancêtres étaient gaulois. Aujourd’hui en Europe, je rencontre des Occidentaux tellement conquis par l’Egypte ancienne qu’ils ne sont pas loin de se reconnaître enfants des pharaons…
Il y a plus d’une façon de tomber sous le charme de ce pays. Le coup de foudre m’était interdit. Né au Caire, ayant vécu là-bas jusqu’à l’âge de dix-sept ans, je ne pouvais être de ceux que l’Egypte saisit brutalement et ensorcelle. C’est un amour d’enfance, même si je la vois avec d’autres yeux depuis nos retrouvailles, après une longue séparation.
Précisons. J’appartiens à une famille chrétienne, d’origine syro-libanaise, installée sur les bords du Nil depuis des générations. Une famille devenue égyptienne mais baignant dans le cosmopolitisme d’alors, cet univers sans frontières, plein de ferveur et d’insouciance, où des personnes d’appartenances différentes (musulmans, coptes, juifs, Arméniens, Grecs, Italiens, Français, Levantins…) avaient appris à vivre ensemble. Les turbulences de l’Histoire devaient les contraindre à tourner la page, parfois à quitter le pays. J’ai choisi pour ma part d’aller en France et de m’y intégrer, sans vouloir regarder en arrière.
C’est en recherchant les traces de ce passé pour écrire mon premier roman, Le Tarbouche, que j’ai commencé à saisir l’Egypte dans toutes ses dimensions. Elle ne m’a plus quitté. Pas à pas, je suis remonté dans le temps, découvrant successivement l’entre-deux guerres, la période khédiviale, Mohammed Ali, l’Expédition de Bonaparte, les mamelouks… pour arriver naturellement à l’Antiquité. Celle-ci, il faut bien le dire, ne m’avait guère intéressé jusque là. Au Caire, nous avions les pyramides, et cela suffisait largement. Il ne nous venait pas à l’idée d’aller explorer les temples de Haute-Egypte : c’était une affaire de touristes. Pour nos vacances, nous regardions vers le nord, la Méditerranée.
Aujourd’hui, je ne me lasse pas de découvrir la civilisation pharaonique. Elle m’enchante, moi aussi, par sa cohérence et son harmonie, la pureté de ses lignes qui s’inscrivent si bien dans le paysage… Mais l’Egypte ne s’est pas arrêtée à Cléopâtre ! Il m’est impossible de séparer l’Antiquité de toutes les époques qui ont suivi – chacune passionnante à sa manière – et, bien sûr, du pays bien réel d’aujourd’hui.
Je me dis parfois que je ne connais pas ce pays. Mais qui peut prétendre le connaître ? On n’en a jamais fini avec l’Egypte. Elle est devenue pour moi un gigantesque puzzle, où chaque nouvelle pièce vient éclairer un peu plus une histoire de soixante siècles et une société de près de soixante-dix millions d’habitants.
Ce pays m’enchante et me tourmente. C’est quand il me tourmente que je me sens le plus lié à lui. Mes pensées se portent alors naturellement vers le paisible cimetière grec-catholique du Caire où reposent côte à côte, sous des arbres centenaires, plusieurs de mes ancêtres et quelques personnages de mes romans.
HELIOPOLIS…
Quelle autre ville au monde pourrait m’émouvoir autant que celle-ci ? J’y ai vécu jusqu’à l’âge de 17 ans. Je l’ai parcourue dans tous les sens, à pied ou en vélo, des milliers de fois. Chacune de ses rues est associée pour moi à des souvenirs plus ou moins évanouis… Elle a pris maintenant une telle extension, subi tant d’outrages, perdu tant d’amis, qu’elle en devient parfois méconnaissable.
Les visiteurs étrangers la frôlent, sans la voir. A la sortie de l’aéroport, ils sont dirigés sur une autostrade qui file tout droit vers Le Caire. A peine aperçoivent-ils quelques villas d’un côté et, de l’autre, une sorte de temple hindou à l’abandon, planté au milieu d’un terrain vague…
Oui, Héliopolis mérite le détour. A vrai dire, elle le méritait dix fois plus il y a un demi-siècle quand elle était encore entourée de désert, vraiment verte, paisible et délicieusement cosmopolite.
L’idée en revient à un Belge, le baron Edouard Empain. Ce petit homme à la voix autoritaire, inventif et boulimique, était parti de rien. Fils d’un modeste instituteur du Hainaut, il avait construit peu à peu un empire, au moyen d’une incroyable collection de sociétés industrielles et financières, imbriquées les unes dans les autres.
La concession des tramways du Caire, obtenue en 1894, l’incite, dix ans plus tard, à étendre son réseau vers le sud de la capitale. Cette fois, Empain se heurte au refus de l’administration anglaise. Renoncer n’est pas dans ses habitudes : à défaut de sud, il se tournera vers le nord-est. C’est dans ce désert qu’il construira une sorte d’oasis, reliée au Caire par un train électrique. Le jeune architecte Ernest Jaspar, qui l’accompagne dans une promenade à cheval, l’entend dire : “Je veux bâtir ici une ville. Elle s’appellera Héliopolis, la ville du soleil, et tout d’abord j’y construirai un palace. Un énorme palace…”
L’Héliopolis antique (dont les monuments avaient été transportés à Alexandrie par les Ptolémées) était un centre religieux de premier plan, où s’élaboraient les cultes solaires. Se trouvait-elle vraiment sur ce plateau désertique ? Seul un obélisque peut le laisser croire. Des fouilles, confiées à l’égyptologue belge Jean Capart, ne donneront rien de plus. Mais le nom fait suffisamment rêver pour être adopté.
Empain s’associe à un homme d’affaires local, puissant et plein d’entregent, l’Arménien Boghos Nubar pacha. Ils achètent, pour une bouchée de pain, 2 500 hectares de désert et obtiennent la concession d’une ligne de chemin de fer électrique. La Compagnie d’Héliopolis est autorisée à créer une ville-jardin, qu’elle gèrera à la manière d’une municipalité et qui s’appellera en arabe Masr El Guédida (le nouveau Caire).
Le plan d’urbanisme prévoit de larges avenues, traversées de jardins. Certaines feront jusqu’à 40 mètres de largeur. L’architecture est en proportion, avec des constructions monumentales, comme le siège de la Compagnie, boulevard Abbas. On invente pour Héliopolis un style indéfinissable, à la fois européen et néo-arabe, qui fera cohabiter des arcades, des balcons, des coupoles, des minarets… Les habitations aussi, relevant de plusieurs catégories, répondront à des normes très précises. Même la couleur (jaune clair) sera inscrite dans le règlement. Et, finalement, une grande unité se dégagera de cet éclectisme.
Il faut toujours une exception pour confirmer la règle : c’est l’extravagant palais hindou que se fait construire – un peu à l’écart, heureusement – le baron Empain pour son usage personnel. En revanche, la basilique catholique qu’il a commandé à ses architectes (Alexandre Marcel et Ernest Jaspar) s’inscrit parfaitement dans le paysage : plantée au coeur de la nouvelle ville, cette copie réduite de Sainte-Sophie de Constantinople devient vite l’un des traits distinctifs d’Héliopolis. A sa mort, en 1931, le baron sera enterré dans la crypte.
Il voulait un palace. Ce sera le plus grand hôtel du Proche-Orient. Une façade de 150 mètres de longueur, des centaines de chambres, des ascenseurs géants, des hammams, des salles de billard… Le décorateur Georges-Louis Claude, qui a exercé son talent au palais hindou, y fait des merveilles en mêlant plusieurs styles. De fastueuses réceptions seront données dans ce palace de rêve.
Traité de fou au début du siècle, Empain fait front à la crise financière de 1907 et multiplie les attractions (hippodrome, luna-park, concours aériens…). Ce qui devait être une ville de luxe attire, de manière inattendue, des familles de la petite bourgeoisie, dont beaucoup de Levantins francophones. Il faudra s’y adapter, mais le pari est gagné. Héliopolis compte 28 500 habitants en 1930 ; ils seront plus de 50 000 au lendemain de la seconde guerre mondiale. Eglises et minarets font bon ménage dans cette cité paisible, noyée de bougainvilliers et d’arbres en tous genres. Un élégant Sporting Club aux pelouses impeccables apporte une tache supplémentaire de verdure dans ce plateau désertique au climat très sain, loin des fumées du Caire. Les meilleures écoles catholiques françaises (jésuites, frères, Sacré-Coeur…) y sont présentes, à côté du Lycée franco-égyptien et de l’English School.
Dans les années 50 et 60, Héliopolis a été privée d’une partie de son public, qui a quitté l’Egypte. De nouveaux habitants, de plus en plus nombreux, sont venus s’y installer. La ville n’a cessé de croître, dans tous les sens. Quelques magnifiques immeubles du centre ont été dénaturés par l’adjonction d’étages de béton. Des rues, jadis calmes, sont encombrées de voitures, qui se garent où elles peuvent. Des magasins regorgeant de marchandises n’ont plus rien à envier à ceux du Caire…. Mais la cité-jardin a tout de même de beaux restes. L’Heliopolis palace, devenu le siège de la présidence de la République, est toujours aussi majestueux. En face, l’ancien siège de la Compagnie dresse fièrement sa façade en mosquée au-dessus des bawakis (trottoirs sous arcades). Le Sporting, très bien tenu, conserve ses traditions. Les terrasses d’anciens cafés-restaurants, comme Amphytrion, n’ont rien perdu de leur charme. La vie à Héliopolis se distingue toujours par quelque chose d’indéfinissable, tandis que le ” métro ” blanc et bleu continue inlassablement à faire la navette entre Le Caire et l’oasis rêvée par le baron Empain.
1956
C’était l’automne, j’avais dix ans. Comme chaque été, nous venions de passer trois mois de bonheur sur une petite plage, près d’Alexandrie, en compagnie d’une dizaine de familles amies. Des « grandes vacances » qui méritaient bien leur nom… Nous étions rentrés au Caire, et j’avais retrouvé, à l’orée du désert, les murs ocre, les terrasses fleuries et les grandes baies vitrées du lycée franco-égyptien d’Héliopolis, l’un des plus beaux fleurons de la Mission laïque française en Orient. Nos manuels scolaires tout neufs fleuraient encore l’encre parisienne. On y apprenait les fables de La Fontaine, les toits couverts de neige, l’imparfait du subjonctif et Jeanne d’Arc au bûcher… Seul le livre de grammaire arabe devait être made in Egypt.
Mais à peine avions-nous étrenné cartables et plumiers cette année-là qu’on nous renvoya à la maison. C’était l’automne 1956, et c’était la guerre. En réponse à Nasser qui avait nationalisé la Compagnie universelle du canal de Suez, des soldats israéliens, britanniques et français s’étaient invités, sans prévenir, sur le sol égyptien.
Ce n’était pas vraiment la guerre pour nous qui vivions dans la capitale, loin des combats de Port-Saïd – en tout cas pour l’enfant que j’étais et qui assistait, ravi, à une sorte de grand jeu prolongeant les vacances d’été. L’enfant de dix ans jouait à la guerre, sans se rendre compte qu’il vivait là un événement dramatique, historique, sur le point de bouleverser la situation au Proche-Orient et celle de nombreuses familles, dont la sienne.
Suez a été un immense fiasco. Cette équipée militaire s’est soldée par des expulsions, puis par un véritable exode, qui a marqué la fin d’une époque.


