André Fontaine, l’homme du « Monde »

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L’hommage de Robert Solé à André Fontaine, ancien directeur du Monde, décédé le 17 mars 2013.

C’était l’homme du Monde par excellence. Personne n’y aura « habité » aussi longtemps que lui : André Fontaine, qui est mort dimanche 17 mars à Paris, à l’âge de 91 ans, occupait un bureau au journal depuis… 1947. Il a suivi Le Monde dans tous ses déménagements – de la rue des Italiens à la rue Falguière, de la rue Claude-Bernard au boulevard Auguste-Blanqui –, avec les statuts successifs de reporter, chef de service, rédacteur en chef, éditorialiste, directeur et chroniqueur retraité.

Né le 30 mars 1921 à Paris, fils de commerçant, André Fontaine a fréquenté le collège Sainte-Marie-de-Monceau à Paris, avant de faire des études supérieures de lettres et de droit. Son entrée dans le journalisme, il la doit, si l’on peut dire, à la maladie et à la littérature. En 1946, encore sans emploi, il attrape la rougeole. Pendant sa convalescence, il écrit des nouvelles et les soumet à l’hebdomadaire catholique Temps présent. Celui-ci les publie et, dans la foulée, l’embauche comme secrétaire de rédaction. C’est à ce poste qu’il est repéré par Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde.

Le jeune Fontaine viendrait-il rejoindre l’équipe du quotidien ? Le rédacteur en chef, Robert Gauthier, redoutable « Monsieur virgules », lui fait passer un test d’actualité, parfaitement réussi, et le voilà, à 26 ans, bombardé chef adjoint des informations générales dans un journal qui ne compte encore que quelques dizaines de collaborateurs. Mais le même Gauthier explosera le jour où Fontaine se sera trompé, dans un entrefilet, sur la date d’ouverture de la chasse : « C’est bon pour cette fois. Je vous couvre. Mais, la prochaine, je vous fous à la porte ! » Il n’y aura pas de prochaine fois.

Le journaliste débutant progresse à grands pas, traite de tous les sujets et s’impose très vite au sein de la rédaction. Le 13 avril 1948, à l’occasion de la parution du millième numéro du Monde, on organise un sketch parodique sur la vie interne du journal. C’est Fontaine qui incarne le pessimiste Hubert Beuve-Méry. Déguisé en montagnard (le patron est un habitué des Alpes), il entre sur scène en croquant une pomme et s’exclame : « Allons bon ! Encore un pépin. Je m’y attendais d’ailleurs. Tous les fruits sont pourris. » La rédaction, hilare, se met à chanter : « Qu’en lisant Le Monde/Il fait bon, fait bon, fait bon/Qu’en lisant Le Monde/Il fait bon dormir ! »

L’année 1951 est capitale pour le journal de la rue des Italiens, comme pour André Fontaine. Fortement contesté, harcelé par des porteurs de parts atlantistes qui l’accusent de faiblesse à l’égard de l’URSS, Hubert Beuve-Méry finit par démissionner. Il ne reviendra sur sa décision qu’à la demande insistante de plusieurs collaborateurs du journal, qui se mobilisent en sa faveur. Fontaine est l’un des plus engagés dans ce combat qui conduira à une modification des statuts du Monde et à la naissance de la Société des rédacteurs. Cette même année, il est nommé chef du service Etranger, alors qu’il n’a que 30 ans.

Econome, qualifié d’affameur par sa rédaction, Beuve-Méry (HBM) tient les cordons de la bourse bien serrés. Fontaine réussit quand même à lui arracher la location d’un télex : les dépêches de l’Agence France-Presse ne seront plus apportées au journal par des coursiers à vélo… En politique étrangère, c’est HBM qui donne le ton. André Fontaine lui emboîte le pas. Le 18 décembre 1953, il signe un vigoureux article contre la Communauté européenne de défense (CED) : « Ne pourrait-on pas tenter de remettre les bœufs avant la charrue, écrit-il, et de faire l’Europe avant de lui donner une armée ? » Dès 1951, il critique l’engagement français en Indochine et, trois ans plus tard, soutiendra les efforts de paix de Pierre Mendès France.

Chaque jour, en première page, le Bulletin de l’étranger, non signé, fait office d’éditorial. L’auteur vient lire à haute voix son texte dans le bureau du directeur, qui l’écoute les yeux mi-clos, avant de grommeler un commentaire puis d’y apposer son imprimatur. Epreuve redoutable, dans laquelle André Fontaine, qui écrit comme il respire, fait merveille. Un matin, c’est l’affolement : le bulletin est resté coincé dans le tube pneumatique qui doit l’acheminer du secrétariat de rédaction à l’atelier. L’heure du bouclage approche. Avec une facilité surprenante, le chef du service étranger fabrique à toute allure un autre texte… C’est le journaliste du Monde qui aura rédigé le plus de bulletins dans l’histoire du quotidien (plus de mille).

Spécialiste de politique étrangère, André Fontaine est, en réalité, un généraliste, qui a une vue panoramique des relations internationales. Il sait, comme personne, passer d’un pays à l’autre, relier des événements entre eux, établir de lumineuses synthèses. Son Histoire de la guerre froide (Fayard) en deux tomes, publiés en 1966 et 1967, s’impose aussitôt comme un ouvrage de référence.

En 1952, Hubert Beuve-Méry lui avait dédicacé un livre en ces termes : « A André Fontaine, en attendant la relève de Sirius. » Etait-ce une manière de désigner son successeur ? Dix-sept ans plus tard, cependant, c’est à un journaliste plus âgé, Jacques Fauvet, qu’il cède son fauteuil. Fontaine, lui, est promu rédacteur en chef.

Entre Fauvet et Fontaine, le courant passe mal. Ils ne sont pas faits du même bois, et chacun semble agacer l’autre. Le nouveau directeur finira d’ailleurs par marginaliser son confrère en créant, en octobre 1976, deux rédactions en chef, l’une, éditoriale, attribuée à Fontaine, l’autre, opérationnelle, confiée à Bernard Lauzanne. C’est pourtant André Fontaine qui a défendu à la télévision, le 7 mai précédent, le journal de Fauvet, attaqué par un livre dévastateur, « Le Monde » tel qu’il est (Plon), écrit par un ancien rédacteur du journal, Michel Legris : le rédacteur en chef est arrivé à l’émission de Bernard Pivot avec une pile de dossiers, pour démentir que le quotidien de Beuve-Méry soit devenu un journal partisan. Un peu tendu, une cigarette à la main, il s’est fait l’avocat d’un quotidien dont il n’approuve pas toujours les engagements politiques. Sa préférence va à un journalisme distancié, à l’anglo-saxonne.

André Fontaine est brièvement tenté par le poste d’ambassadeur de France à Pékin que lui propose le président Giscard d’Estaing. Mais il est trop attaché à son métier pour s’égarer dans la voie diplomatique. N’a-t-il pas été désigné en 1976 « rédacteur en chef de l’année » par la revue new-yorkaise Atlas ? Ecarté de la fabrication quotidienne, il a désormais plus de temps pour préparer ses analyses de politique internationale. C’est un lecteur insatiable, mais non un rat de bibliothèque : il aime voyager, rencontrer les grands de ce monde, dîner en compagnie de diplomates ou de ministres. Ses qualités de brillant causeur font merveille dans les salons, comme à la radio : il s’exprime d’une voix limpide, posée, étonnamment jeune, sans l’ombre d’une hésitation ; doté d’une mémoire impressionnante, il a toujours une citation, un souvenir ou une anecdote à offrir. Et le sens des formules. De Beuve-Méry, son maître en journalisme, il dira un jour : « Il était trop gaullien pour être gaulliste. »

André Fontaine publie chez Fayard d’autres livres aux titres suggestifs : Le Dernier quart du siècle (1976), La France au bois dormant (1978), Un seul lit pour deux rêves (prix des Ambassadeurs 1983)… A défaut d’entrer à l’Académie française, il accumule les décorations : chevalier de la couronne de Belgique, officier du Lion de Finlande, commandeur du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, de la République italienne, du Phénix de Grèce… La succession de Jacques Fauvet, en 1980, donne lieu à une véritable bataille électorale. Quatre candidats, dont André Fontaine, sont en lice. C’est son ancien adjoint, Claude Julien, qui l’emporte, mais se voit désélu par la rédaction avant même d’occuper le poste. En fin de compte, on fait appel à un cinquième homme, André Laurens, qui prend les rênes de ce journal divisé, en crise, criblé de dettes.

Malgré ses qualités et tous ses efforts, le nouveau directeur ne parvient pas à faire adopter un plan de redressement. Il présente sa démission en décembre 1984, et c’est à André Fontaine qu’on fait appel pour sauver le navire en péril. Son heure est enfin venue, à 63 ans. Entré en fonctions le 21 janvier 1985, il veut « achever de rétablir le journal dans la position d’informateur impartial sur les réalités françaises et internationales qui a fait si durablement sa force ». Il plaide pour « une langue simple et imagée », « un effort de synthèse et de clarté ». Son stylo à l’encre verte biffera les mots inutiles dans les articles de ses collaborateurs.

« Résistons à la tentation d’épuiser le sujet, d’écrire pour des spécialistes qui en connaissent déjà tous les aspects, dit-il aux rédacteurs du Monde. Ce que nous devons faire, ce n’est pas un manuel quotidien de Sciences Po ; c’est un journal. Un journal où, soit dit en passant, il serait bien nécessaire que l’on sente passer un peu plus d’émotion, où l’on aimerait pouvoir lire des histoires, racontées avec talent et, pourquoi pas, humour, un journal, pour tout dire en peu de mots, plein de vie. » Désormais, un dessin de Plantu figurera chaque jour en première page.

Assisté d’un gestionnaire, Bernard Wouts, ancien directeur technique de Bayard Presse, André Fontaine administre au Monde un remède de cheval : l’immeuble de la rue des Italiens est vendu et la publicité du journal filialisée. Des capitaux extérieurs sont acceptés pour la première fois, avec la création de deux sociétés d’actionnaires : Le Monde-Entreprises qui réunit une vingtaine d’investisseurs, et la Société des lecteurs du Monde, présidée par Alain Minc, qui compte 11 600 souscripteurs. Le prix de vente du journal passe de 4 francs à 4,50 francs. Parallèlement, les salaires sont baissés de 10 % et les effectifs de 15 %. Le 30 novembre 1985, une « journée portes ouvertes » attire 12 000 personnes rue des Italiens.

Cette même année, Le Monde fait sensation par un double scoop, signé Edwy Plenel et Bertrand Le Gendre. Il révèle d’abord que la DGSE est à l’origine de l’attentat contre un navire de Greenpeace en Nouvelle-Zélande, puis qu’une troisième équipe d’agents français a été à la manœuvre. Ce journalisme d’investigation n’est pas la tasse de thé d’André Fontaine, mais il soutient ses collaborateurs. Le Monde, qui passait pour très proche du pouvoir socialiste, affirme son indépendance et en tire les bénéfices. A l’instar d’André Laurens, qui s’était abstenu de prendre position avant les élections européennes de 1984, Fontaine ne se prononce pas aux législatives de 1986.

Il estime que la droite et la gauche, pour être rivales, n’en sont pas moins « complémentaires ». Et après le scrutin, il appelle les deux camps à « travailler ensemble ». Homme de consensus, n’aimant pas les conflits, il aimerait réconcilier la nation comme sa rédaction… Grâce à l’affaire Greenpeace et au nouveau dynamisme du journal, la diffusion passe d’une moyenne de 342 000 exemplaires par jour en 1985 à 363 000 en 1986 et 387 000 en 1988. Parallèlement, Le Monde profite d’une excellente conjoncture publicitaire.

Ce rétablissement spectaculaire des comptes va l’inciter à investir – sans grand succès – dans l’audiovisuel et, surtout, à se doter d’une imprimerie ultramoderne à Ivry. Quand celle-ci devient opérationnelle, en septembre 1989, le journal adopte un nouveau format et un découpage en cahiers, avec l’introduction de la couleur. La pagination moyenne atteint un pic de 41,9 pages par jour.

En 1990, l’administration s’installe à Ivry, tandis que la rédaction, qui s’est informatisée, occupe un immeuble de la rue Falguière dans le 15e arrondissement de Paris. Mais c’est l’année où la conjoncture économique se retourne. La publicité baisse brutalement, alors que l’investissement très lourd engagé à Ivry reposait sur sa croissance et sur l’existence de partenaires industriels qui font défaut.

André Fontaine a atteint la limite d’âge fixée pour les gérants. Il va cependant devoir prolonger son mandat, faute d’un successeur accepté par la majorité de la rédaction. Après diverses péripéties, ce sera, pour la première fois, un non-journaliste, Jacques Lesourne, qui occupera le fauteuil directorial à partir de 1991.

Au cours des deux décennies suivantes, Le Monde connaîtra d’autres difficultés, mais aussi d’éclatants succès. André Fontaine sera toujours là, comme un pape à la retraite, dont chaque directeur – Jacques Lesourne, Jean-Marie Colombani, Eric Fottorino – aura besoin de la caution et des conseils. Il continuera à offrir au journal ses analyses de politique étrangère.
Même quand la maladie de Parkinson commence à l’affaiblir, il se rend boulevard Auguste-Blanqui aidé d’une canne. On le voit à tous les « pots », pour célébrer un prix de journalisme ou saluer un partant. Lui, il reste. Mais son bureau du septième étage est de moins en moins souvent allumé. L’homme du Monde s’éteint doucement, en méditant sur tout ce qu’il a vu, entendu et raconté pendant soixante-cinq années, en brillant chroniqueur de l’histoire immédiate.

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