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André Fontaine, l’homme du « Monde »

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L’hommage de Robert Solé à André Fontaine, ancien directeur du Monde, décédé le 17 mars 2013.

C’était l’homme du Monde par excellence. Personne n’y aura « habité » aussi longtemps que lui : André Fontaine, qui est mort dimanche 17 mars à Paris, à l’âge de 91 ans, occupait un bureau au journal depuis… 1947. Il a suivi Le Monde dans tous ses déménagements – de la rue des Italiens à la rue Falguière, de la rue Claude-Bernard au boulevard Auguste-Blanqui –, avec les statuts successifs de reporter, chef de service, rédacteur en chef, éditorialiste, directeur et chroniqueur retraité.

Né le 30 mars 1921 à Paris, fils de commerçant, André Fontaine a fréquenté le collège Sainte-Marie-de-Monceau à Paris, avant de faire des études supérieures de lettres et de droit. Son entrée dans le journalisme, il la doit, si l’on peut dire, à la maladie et à la littérature. En 1946, encore sans emploi, il attrape la rougeole. Pendant sa convalescence, il écrit des nouvelles et les soumet à l’hebdomadaire catholique Temps présent. Celui-ci les publie et, dans la foulée, l’embauche comme secrétaire de rédaction. C’est à ce poste qu’il est repéré par Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde.

Le jeune Fontaine viendrait-il rejoindre l’équipe du quotidien ? Le rédacteur en chef, Robert Gauthier, redoutable « Monsieur virgules », lui fait passer un test d’actualité, parfaitement réussi, et le voilà, à 26 ans, bombardé chef adjoint des informations générales dans un journal qui ne compte encore que quelques dizaines de collaborateurs. Mais le même Gauthier explosera le jour où Fontaine se sera trompé, dans un entrefilet, sur la date d’ouverture de la chasse : « C’est bon pour cette fois. Je vous couvre. Mais, la prochaine, je vous fous à la porte ! » Il n’y aura pas de prochaine fois.

Le journaliste débutant progresse à grands pas, traite de tous les sujets et s’impose très vite au sein de la rédaction. Le 13 avril 1948, à l’occasion de la parution du millième numéro du Monde, on organise un sketch parodique sur la vie interne du journal. C’est Fontaine qui incarne le pessimiste Hubert Beuve-Méry. Déguisé en montagnard (le patron est un habitué des Alpes), il entre sur scène en croquant une pomme et s’exclame : « Allons bon ! Encore un pépin. Je m’y attendais d’ailleurs. Tous les fruits sont pourris. » La rédaction, hilare, se met à chanter : « Qu’en lisant Le Monde/Il fait bon, fait bon, fait bon/Qu’en lisant Le Monde/Il fait bon dormir ! »

L’année 1951 est capitale pour le journal de la rue des Italiens, comme pour André Fontaine. Fortement contesté, harcelé par des porteurs de parts atlantistes qui l’accusent de faiblesse à l’égard de l’URSS, Hubert Beuve-Méry finit par démissionner. Il ne reviendra sur sa décision qu’à la demande insistante de plusieurs collaborateurs du journal, qui se mobilisent en sa faveur. Fontaine est l’un des plus engagés dans ce combat qui conduira à une modification des statuts du Monde et à la naissance de la Société des rédacteurs. Cette même année, il est nommé chef du service Etranger, alors qu’il n’a que 30 ans.

Econome, qualifié d’affameur par sa rédaction, Beuve-Méry (HBM) tient les cordons de la bourse bien serrés. Fontaine réussit quand même à lui arracher la location d’un télex : les dépêches de l’Agence France-Presse ne seront plus apportées au journal par des coursiers à vélo… En politique étrangère, c’est HBM qui donne le ton. André Fontaine lui emboîte le pas. Le 18 décembre 1953, il signe un vigoureux article contre la Communauté européenne de défense (CED) : « Ne pourrait-on pas tenter de remettre les bœufs avant la charrue, écrit-il, et de faire l’Europe avant de lui donner une armée ? » Dès 1951, il critique l’engagement français en Indochine et, trois ans plus tard, soutiendra les efforts de paix de Pierre Mendès France.

Chaque jour, en première page, le Bulletin de l’étranger, non signé, fait office d’éditorial. L’auteur vient lire à haute voix son texte dans le bureau du directeur, qui l’écoute les yeux mi-clos, avant de grommeler un commentaire puis d’y apposer son imprimatur. Epreuve redoutable, dans laquelle André Fontaine, qui écrit comme il respire, fait merveille. Un matin, c’est l’affolement : le bulletin est resté coincé dans le tube pneumatique qui doit l’acheminer du secrétariat de rédaction à l’atelier. L’heure du bouclage approche. Avec une facilité surprenante, le chef du service étranger fabrique à toute allure un autre texte… C’est le journaliste du Monde qui aura rédigé le plus de bulletins dans l’histoire du quotidien (plus de mille).

Spécialiste de politique étrangère, André Fontaine est, en réalité, un généraliste, qui a une vue panoramique des relations internationales. Il sait, comme personne, passer d’un pays à l’autre, relier des événements entre eux, établir de lumineuses synthèses. Son Histoire de la guerre froide (Fayard) en deux tomes, publiés en 1966 et 1967, s’impose aussitôt comme un ouvrage de référence.

En 1952, Hubert Beuve-Méry lui avait dédicacé un livre en ces termes : « A André Fontaine, en attendant la relève de Sirius. » Etait-ce une manière de désigner son successeur ? Dix-sept ans plus tard, cependant, c’est à un journaliste plus âgé, Jacques Fauvet, qu’il cède son fauteuil. Fontaine, lui, est promu rédacteur en chef.

Entre Fauvet et Fontaine, le courant passe mal. Ils ne sont pas faits du même bois, et chacun semble agacer l’autre. Le nouveau directeur finira d’ailleurs par marginaliser son confrère en créant, en octobre 1976, deux rédactions en chef, l’une, éditoriale, attribuée à Fontaine, l’autre, opérationnelle, confiée à Bernard Lauzanne. C’est pourtant André Fontaine qui a défendu à la télévision, le 7 mai précédent, le journal de Fauvet, attaqué par un livre dévastateur, « Le Monde » tel qu’il est (Plon), écrit par un ancien rédacteur du journal, Michel Legris : le rédacteur en chef est arrivé à l’émission de Bernard Pivot avec une pile de dossiers, pour démentir que le quotidien de Beuve-Méry soit devenu un journal partisan. Un peu tendu, une cigarette à la main, il s’est fait l’avocat d’un quotidien dont il n’approuve pas toujours les engagements politiques. Sa préférence va à un journalisme distancié, à l’anglo-saxonne.

André Fontaine est brièvement tenté par le poste d’ambassadeur de France à Pékin que lui propose le président Giscard d’Estaing. Mais il est trop attaché à son métier pour s’égarer dans la voie diplomatique. N’a-t-il pas été désigné en 1976 « rédacteur en chef de l’année » par la revue new-yorkaise Atlas ? Ecarté de la fabrication quotidienne, il a désormais plus de temps pour préparer ses analyses de politique internationale. C’est un lecteur insatiable, mais non un rat de bibliothèque : il aime voyager, rencontrer les grands de ce monde, dîner en compagnie de diplomates ou de ministres. Ses qualités de brillant causeur font merveille dans les salons, comme à la radio : il s’exprime d’une voix limpide, posée, étonnamment jeune, sans l’ombre d’une hésitation ; doté d’une mémoire impressionnante, il a toujours une citation, un souvenir ou une anecdote à offrir. Et le sens des formules. De Beuve-Méry, son maître en journalisme, il dira un jour : « Il était trop gaullien pour être gaulliste. »

André Fontaine publie chez Fayard d’autres livres aux titres suggestifs : Le Dernier quart du siècle (1976), La France au bois dormant (1978), Un seul lit pour deux rêves (prix des Ambassadeurs 1983)… A défaut d’entrer à l’Académie française, il accumule les décorations : chevalier de la couronne de Belgique, officier du Lion de Finlande, commandeur du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, de la République italienne, du Phénix de Grèce… La succession de Jacques Fauvet, en 1980, donne lieu à une véritable bataille électorale. Quatre candidats, dont André Fontaine, sont en lice. C’est son ancien adjoint, Claude Julien, qui l’emporte, mais se voit désélu par la rédaction avant même d’occuper le poste. En fin de compte, on fait appel à un cinquième homme, André Laurens, qui prend les rênes de ce journal divisé, en crise, criblé de dettes.

Malgré ses qualités et tous ses efforts, le nouveau directeur ne parvient pas à faire adopter un plan de redressement. Il présente sa démission en décembre 1984, et c’est à André Fontaine qu’on fait appel pour sauver le navire en péril. Son heure est enfin venue, à 63 ans. Entré en fonctions le 21 janvier 1985, il veut « achever de rétablir le journal dans la position d’informateur impartial sur les réalités françaises et internationales qui a fait si durablement sa force ». Il plaide pour « une langue simple et imagée », « un effort de synthèse et de clarté ». Son stylo à l’encre verte biffera les mots inutiles dans les articles de ses collaborateurs.

« Résistons à la tentation d’épuiser le sujet, d’écrire pour des spécialistes qui en connaissent déjà tous les aspects, dit-il aux rédacteurs du Monde. Ce que nous devons faire, ce n’est pas un manuel quotidien de Sciences Po ; c’est un journal. Un journal où, soit dit en passant, il serait bien nécessaire que l’on sente passer un peu plus d’émotion, où l’on aimerait pouvoir lire des histoires, racontées avec talent et, pourquoi pas, humour, un journal, pour tout dire en peu de mots, plein de vie. » Désormais, un dessin de Plantu figurera chaque jour en première page.

Assisté d’un gestionnaire, Bernard Wouts, ancien directeur technique de Bayard Presse, André Fontaine administre au Monde un remède de cheval : l’immeuble de la rue des Italiens est vendu et la publicité du journal filialisée. Des capitaux extérieurs sont acceptés pour la première fois, avec la création de deux sociétés d’actionnaires : Le Monde-Entreprises qui réunit une vingtaine d’investisseurs, et la Société des lecteurs du Monde, présidée par Alain Minc, qui compte 11 600 souscripteurs. Le prix de vente du journal passe de 4 francs à 4,50 francs. Parallèlement, les salaires sont baissés de 10 % et les effectifs de 15 %. Le 30 novembre 1985, une « journée portes ouvertes » attire 12 000 personnes rue des Italiens.

Cette même année, Le Monde fait sensation par un double scoop, signé Edwy Plenel et Bertrand Le Gendre. Il révèle d’abord que la DGSE est à l’origine de l’attentat contre un navire de Greenpeace en Nouvelle-Zélande, puis qu’une troisième équipe d’agents français a été à la manœuvre. Ce journalisme d’investigation n’est pas la tasse de thé d’André Fontaine, mais il soutient ses collaborateurs. Le Monde, qui passait pour très proche du pouvoir socialiste, affirme son indépendance et en tire les bénéfices. A l’instar d’André Laurens, qui s’était abstenu de prendre position avant les élections européennes de 1984, Fontaine ne se prononce pas aux législatives de 1986.

Il estime que la droite et la gauche, pour être rivales, n’en sont pas moins « complémentaires ». Et après le scrutin, il appelle les deux camps à « travailler ensemble ». Homme de consensus, n’aimant pas les conflits, il aimerait réconcilier la nation comme sa rédaction… Grâce à l’affaire Greenpeace et au nouveau dynamisme du journal, la diffusion passe d’une moyenne de 342 000 exemplaires par jour en 1985 à 363 000 en 1986 et 387 000 en 1988. Parallèlement, Le Monde profite d’une excellente conjoncture publicitaire.

Ce rétablissement spectaculaire des comptes va l’inciter à investir – sans grand succès – dans l’audiovisuel et, surtout, à se doter d’une imprimerie ultramoderne à Ivry. Quand celle-ci devient opérationnelle, en septembre 1989, le journal adopte un nouveau format et un découpage en cahiers, avec l’introduction de la couleur. La pagination moyenne atteint un pic de 41,9 pages par jour.

En 1990, l’administration s’installe à Ivry, tandis que la rédaction, qui s’est informatisée, occupe un immeuble de la rue Falguière dans le 15e arrondissement de Paris. Mais c’est l’année où la conjoncture économique se retourne. La publicité baisse brutalement, alors que l’investissement très lourd engagé à Ivry reposait sur sa croissance et sur l’existence de partenaires industriels qui font défaut.

André Fontaine a atteint la limite d’âge fixée pour les gérants. Il va cependant devoir prolonger son mandat, faute d’un successeur accepté par la majorité de la rédaction. Après diverses péripéties, ce sera, pour la première fois, un non-journaliste, Jacques Lesourne, qui occupera le fauteuil directorial à partir de 1991.

Au cours des deux décennies suivantes, Le Monde connaîtra d’autres difficultés, mais aussi d’éclatants succès. André Fontaine sera toujours là, comme un pape à la retraite, dont chaque directeur – Jacques Lesourne, Jean-Marie Colombani, Eric Fottorino – aura besoin de la caution et des conseils. Il continuera à offrir au journal ses analyses de politique étrangère.
Même quand la maladie de Parkinson commence à l’affaiblir, il se rend boulevard Auguste-Blanqui aidé d’une canne. On le voit à tous les « pots », pour célébrer un prix de journalisme ou saluer un partant. Lui, il reste. Mais son bureau du septième étage est de moins en moins souvent allumé. L’homme du Monde s’éteint doucement, en méditant sur tout ce qu’il a vu, entendu et raconté pendant soixante-cinq années, en brillant chroniqueur de l’histoire immédiate.

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Harcèlement sexuel : la onzième plaie d’Egypte

Article parue dans LE MONDE | 25.04.2013
Par Robert Solé
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Extrait du film «Les Femmes du bus 678», de Mohamed Diab. | © 2010 – New Century Production

Pharmacienne et romancière, Ghada Abdel Aal habite à Mahalla Al-Qobra, ville industrielle du delta égyptien. Pour se rendre au Caire, elle emprunte l’un des innombrables minibus qui sillonnent l’Egypte. « J’achète toujours deux places, pour être sûre de ne pas être harcelée par un voisin », dit cette femme de 35 ans. Auteure d’un roman savoureux (La Ronde des prétendants, Editions de l’Aube, 2012), Ghada Abdel Aal n’a pourtant rien d’une allumeuse. Elle porte le hijab, qui s’est quasiment généralisé dans son entourage, sans chercher à le « compenser » – comme tant d’autres – par un pantalon moulant ou un maquillage outrancier. « Le harcèlement sexuel, je l’ai intégré depuis l’enfance, précise-t-elle. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, quand j’apercevais un groupe de garçons ou que je devais passer devant un café, je changeais spontanément de trottoir. »
Toutes les compatriotes de Ghada Abdel Aal ont été victimes du taharosh (« harcèlement sexuel »). « C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis provisoirement exilée, affirme Dalia Hassan, qui organise des festivals culturels en France. A Alexandrie, un trajet quotidien à pied de vingt minutes pour aller à mon travail était devenu un enfer. » Riche ou pauvre, aucune Egyptienne n’échappe aux agressions verbales ou aux gestes déplacés. Rien ne retient les harceleurs : ni l’âge, ni la bague au doigt, ni le voile. Un adolescent pris sur le fait à Alexandrie et questionné sur son attitude a répondu de façon significative : « Si je ne poursuivais pas les femmes, mes copains me prendraient pour un homosexuel. » Et Dieu sait si l’homosexualité reste infamante en Egypte…
Demander assistance à un policier ? Ces femmes ont appris, très jeunes, à se méfier des agents de l’ordre, qui ne sont parfois que des harceleurs en uniforme. Appeler à l’aide ? Si l’on veut être entendue, mieux vaut dire qu’on s’est fait voler son sac… « J’ai appris à ne compter que sur moi-même, confie Shahinaz Abdel Salam, une informaticienne de 35 ans. Ces dernières années, au Caire, j’avais toujours des pierres dans mon sac. » On dirait que les femmes n’ont pas leur place dans l’espace public. Beaucoup de chemin avait pourtant été parcouru en Egypte depuis qu’une pionnière, Hoda Chaaraoui, de retour d’un congrès féministe en Europe, en 1923, s’était spectaculairement dévoilée en public. Un scandale toléré à l’époque parce que la classe dirigeante était tournée vers l’Europe et soucieuse de lui ressembler. Dans les années 1950 et 1960, sous Nasser, l’occidentalisation des moeurs s’est poursuivie, malgré la lutte contre l’impérialisme : les femmes ont obtenu le droit de vote, accédé plus largement à l’instruction et à des emplois. Leur statut personnel s’est encore amélioré au temps de Sadate, avec les lois « Jihane » (du nom de l’épouse de Sadate) qui ont réduit les inégalités dans le couple.
Mais certaines de ces avancées ont été remises en cause par la vague de conservatisme et de « réislamisation » des décennies suivantes. Le statut des femmes a alors évolué en dents de scie. Quoiqu’illégale depuis 2008, l’excision est encore massivement pratiquée, avec la complicité de nombreux médecins, dans le but de réduire le plaisir féminin. Vieille coutume nilotique, cette mutilation n’est pas requise par l’islam, mais un machisme forcené a réussi à la transformer en précepte islamique !
Le taharosh a pris une autre dimension avec des agressions collectives différentes des « tournantes » en France : il ne s’agit pas de quelques violeurs qui, à tour de rôle, abusent de leur victime, mais de dizaines, voire de centaines d’hommes, qui se jettent sur une ou plusieurs femmes, souvent lors d’une manifestation, pour arracher leurs vêtements, les toucher, les pénétrer avec leurs doigts, les battre ou les blesser. Plusieurs agressions de ce genre avaient été signalées ces dernières années lors de fêtes religieuses. En 2006, des jeunes femmes avaient été attaquées par une meute d’inconnus, en plein centre du Caire, sans que la police n’intervienne.
La première explication qui vient à l’esprit est la frustration sexuelle, entretenue par une consommation effrénée d’images pornographiques. Le chômage et la difficulté de se loger retardent l’âge du mariage, alors que les relations hors alliance sont prohibées. Mais cette explication est insuffisante, car, dans les formes de taharosh, on a affaire à des agresseurs de tous âges et de tous milieux sociaux, parfois mariés à deux ou trois femmes.

FRUSTRATIONS D’UN AUTRE GENRE

Ce sont des frustrations d’un autre genre qui s’expriment – ou s’ajoutent – quand des groupes venus de quartiers défavorisés investissent le centre-ville et se jettent comme des loups sur des passantes. « Ces hommes n’ont rien, remarque Ayyam Wassef, militante associative. Ils ont été eux-mêmes humiliés, lors de leur service militaire ou après une arrestation. Dès qu’ils peuvent trouver une petite revanche, ils passent à l’acte, se jettent sur une femme, la déshabillent et observent sa peur, la photographient avec leur téléphone. L’appareil photo en guise de pénis… »
Le harcèlement s’explique aussi par la transformation progressive de la société depuis le milieu des années 1970. A cette époque, les Egyptiens, peuple sédentaire par excellence, ont été encouragés à chercher du travail à l’étranger. Beaucoup de gens modestes sont partis dans des pays du Golfe, pour revenir ensuite avec des épouses voilées, de l’argent plein les poches et des idées wahhabites.
Ces nouveaux riches ont eu une influence d’autant plus grande sur la société qu’ils étaient relayés par le militantisme islamique dans les quartiers. L’Etat, en pleine libéralisation économique, s’est désengagé de certains secteurs comme la santé, permettant à des groupes fondamentalistes de prendre la relève, avec d’importants soutiens financiers venant d’Arabie saoudite ou du Qatar. Le régime Moubarak a lui-même contribué à renforcer leur influence, en donnant des facilités aux salafistes – sur l’accès aux ondes, par exemple – pour contrer les Frères musulmans.
La référence islamique a pris une place démesurée dans l’espace public ; c’est à travers elle désormais que s’évalue la respectabilité des institutions et des personnes. Comme le souligne le sociologue Jean-Noël Ferrié, auteur de L’Egypte entre démocratie et islamisme (Autrement, 2008), tout le monde voulant paraître respectable, chacun affecte de suivre les règles islamiques et s’indigne de ceux qui ne le font pas. Logiquement, cette « réislamisation » de la société aurait dû conduire à un plus grand respect des femmes, mais c’est le contraire qui se produit. Dans ses Chroniques de la révolution égyptienne (Actes Sud, 2011), l’écrivain Alaa El-Aswany explique : « Les wahhabites ne voient en la femme qu’un réceptacle sexuel, un instrument de tentation ou un moyen d’avoir des enfants. Ce qui les préoccupe le plus, c’est de recouvrir le corps de la femme et de l’isoler autant que possible de la fréquentation de la société, pour repousser le mal qui peut venir de sa séduction. » La femme qui est perçue uniquement comme un corps, source de tentation, devient ainsi un butin sexuel.

LA LOI DU SILENCE

La victime d’un viol n’est guère encouragée à déposer plainte. Policiers et magistrats ont tendance à l’en dissuader, quand ce n’est pas la famille de l’agresseur qui la menace de représailles. Elle est souvent sommée par ses proches de ne rien dire. Il ne faut pas que la honte retombe sur la famille. Car, quand une femme est « souillée », c’est l’homme – le mari, le père ou le frère – qui est atteint dans son honneur !
Le taharosh, longtemps nié, est devenu un débat national grâce à une femme courageuse de 27 ans, Noha Rochdi. Agressée en 2008 par un chauffeur de minibus, elle a osé porter l’affaire devant les tribunaux. Malgré les quolibets et les rumeurs ignobles propagées sur son compte, elle a réussi à faire condamner l’agresseur à trois ans de prison.
Le cinéaste Mohamed Diab, qui assistait au procès, a décidé d’en tirer un film. Les Femmes du bus 678, sorti en 2011, met en scène trois jeunes habitantes du Caire, appartenant à des mondes différents, victimes d’agressions sexuelles. Elles décident de punir physiquement les agresseurs… Si le film ne fait pas toujours dans la dentelle, il a battu des records d’entrées et a sensibilisé les Egyptiens au fléau du harcèlement. Mohamed Diab a gagné les procès qui lui ont été intentés pour avoir prétendument sali l’image du pays.
Les Femmes du bus 678 est sorti juste avant le soulèvement populaire de janvier et février 2011 qui, en dix-huit jours, a chassé Hosni Moubarak du pouvoir. Un remarquable civisme régnait alors place Tahrir. Pas un seul cas de harcèlement n’a été signalé, alors que des manifestantes y dormaient. Malheureusement, le dix-huitième jour, au milieu de la liesse populaire, une envoyée spéciale de la chaîne américaine CBS, Lora Logan, a été sauvagement agressée par plus de 200 hommes. Au cours des mois suivants, deux journalistes françaises, Carole Sinz, de France 3, et Sonia Dridi, de France 24, attaquées de la même façon, ont été secourues à grand-peine.
Mais la plupart des victimes sont égyptiennes. Une jeune manifestante, Yasmine Al-Baramaoui, a subi un calvaire en novembre 2012. Elle a tenu à le raconter à la télévision, alors qu’on lui avait demandé de se taire « pour ne pas ternir l’image de la révolution ». Elle a répliqué avec colère : « Nous avons fait la révolution au nom de notre dignité, et vous voulez que je me taise ! » Yasmine se trouvait ce jour-là sur la place Tahrir avec d’autres militantes. « Au début, a-t-elle précisé, ils étaient une dizaine, ils formaient un petit cercle autour de nous. Puis d’autres cercles se sont ajoutés. Nous avons été séparées les unes des autres. J’ai été battue, jetée à terre, violée avec leurs mains, blessée avec des couteaux. Des personnes ont essayé de me venir en aide, elles n’ont rien pu faire… » Montrant aux téléspectateurs ses habits déchirés, elle a ajouté : « Je ne suis allée ni dans un commissariat ni dans un hôpital, je ne leur fais pas confiance. Mais je vais déposer plainte contre le président de la République, le premier ministre et le ministre de l’intérieur. »
Tout indique qu’il s’agit d’actes prémédités, organisés. Ainsi, en un jour, lors du deuxième anniversaire de la révolution, le 25 janvier, on a enregistré une vingtaine d’agressions de ce genre. « Ils ne cherchaient pas à se donner du plaisir, ils voulaient me faire mal », a dénoncé Yasmine. « Ces hommes n’emploient ni les mots ni les gestes habituels des violeurs, ils ne sont même pas excités sexuellement », remarque Hanna Youssef, ingénieure.
Déposer plainte n’est pas facile, même quand l’agression a été en partie filmée par des témoins. Car, dans la mêlée, on a du mal à distinguer les agresseurs des secours. De faux chevaliers blancs en profitent pour attirer une autre victime potentielle dans un piège et se jeter sur elle. Désormais, lorsque des groupes de femmes manifestent, elles sont accompagnées d’une escouade d’hommes pour les défendre, comme les Tahrir Bodyguard. Mais il arrive que ces volontaires soient agressés par des assaillants plus nombreux. Dans la bagarre, on ne sait plus qui est qui.
Le terme taharosh est source de confusion, car il désigne toute une gamme de comportements, allant de la drague – célébrée par le film ou la chanson – jusqu’aux viols collectifs. La multiplication de ceux-ci depuis deux ans tient en partie à la crise des institutions. L’Etat donne l’impression de s’effondrer, en tout cas de ne plus rien contrôler. La police est en pleine débâcle, et nombre de délinquants, parfois évadés de prison, ont le champ libre, utilisant des armes à feu venues de Libye. On avait tablé sur l’armée pour assurer l’ordre. Mais celle-ci a démontré son incompétence ou sa brutalité. Les révolutionnaires ne lui pardonnent pas les stupéfiants « tests de virginité » qu’elle a infligés à des manifestantes arrêtées le 9 mars 2011, lors de la Journée de la femme.
« Le harcèlement est un rapport de pouvoir, une manière de signifier que la rue appartient aux hommes », affirme Evine Naga, une militante féministe qui a créé en Egypte une société développant… les énergies nouvelles. Elle ne fait pas de différence entre les « commandos » actuels et les baltagueyas (« mercenaires et voyous ») qui, du temps de Moubarak, voulaient terroriser des manifestantes de la même façon, le 25 mai 2005, devant le siège du syndicat des journalistes, au Caire. Elle dénonce « un pouvoir islamiste, obscurantiste, qui, sous prétexte de charia et de traditions, veut emmurer les femmes et anéantir la révolution ».

« ESPACES MASCULINS »

Il faut dire que les Frères musulmans, qui gouvernent le pays, ont réagi à ces violences de manière lamentable : soit en promettant de vagues mesures qui n’ont pas reçu l’ombre d’une application ; soit en rendant les victimes responsables de ce qui leur arrivait. Les femmes qui vont manifester place Tahrir savent pertinemment qu’elles se trouvent au milieu de voyous, ont dit en substance des membres de la commission sénatoriale… des droits de l’homme. Elles portent des tenues « indécentes » ou se trouvent dans des « espaces masculins ». On a entendu des propos ahurissants à la télévision. Un prédicateur fondamentaliste, le cheikh Abou Islam, a dit sur la chaîne privée Al-Oum : « Celles qui vont place Tahrir sont des femmes nues, non voilées, des veuves et des croisées qui ne cherchent qu’à se faire violer. »
On n’a plus seulement une société à deux vitesses, avec des inégalités croissantes, mais deux Egypte. L’une se caractérise par le repli identitaire, alors que le pays n’a jamais été aussi ouvert sur le monde extérieur grâce aux chaînes satellitaires et à Internet ; l’autre, par une volonté farouche de se libérer d’une double oppression, politique et religieuse. Le statut de la femme est au coeur de ce conflit. Depuis plusieurs années, des blogueuses qui n’ont pas froid aux yeux se sont fait un nom sur la Toile. Shahinaz Abdel Salam, l’une des plus connues, se souvient qu’elles n’étaient qu’une vingtaine à manifester en avril 2009, dans le quartier populaire du Moqattam, au Caire, après une agression. Aujourd’hui, malgré les tentatives d’intimidation, c’est par centaines que les femmes, voilées ou non, descendent dans la rue pour dénoncer le « harcèlement sexuel ». Un terme vague et bien faible pour désigner les violences qui leur sont faites, y compris à la maison.
« Les Egyptiennes sont harcelées de tous côtés : physiquement, psychologiquement, socialement, économiquement, affirme l’essayiste Ghada Al-Wakil. L’Egypte s’est couverte de voiles. Dans ma jeunesse, nous étions en maillot de bain sur les plages. D’où sortent tous ces voiles ? C’est une culture du désert, qui n’est pas la nôtre. J’ai porté le foulard trois mois, je voulais faire l’expérience. Je me suis sentie déguisée. Plus jamais ! J’ai passé des nuits sur la place Tahrir. Je n’ai pas de leçon à recevoir de ces prêcheurs barbus, je suis musulmane et vaccinée. Nous avons vaincu la peur. Ils n’ont pas fini de nous entendre. »

Robert Solé

Billets (mars 2012)

Ni éditorial, ni analyse : le billet est tout juste un clin d’oeil, une manière d’aborder l’actualité… de biais. Je me suis livré à cet exercice de novembre 2006 à février 2011, quotidiennement, en dernière page du Monde. Parmi ces quelque 1 100 billets, j’en ai choisi 180 qui continuent à illustrer nos soucis et nos manies.

Il faut absolument com-mu-ni-quer, surtout si on n’a rien fait ou rien à dire. On sonde le corps électoral trois fois par jour, à tout propos, pour lui révéler ses doutes et ses intentions cachées. Nous patinons sur des écrans, le portable collé à l’oreille. Au moindre ennui, nous zappons, pour changer de chaîne, d’époque ou de genre, passant de la réalité à la fiction, du génocide à la gau­driole. Mieux que la télé, Internet nous offre un cybercafé du commerce, ouvert 24 heures sur 24, où il y a à boire et à manger. Et, pendant ce temps, le réchauffe­ment climatique n’a pas fini de nous donner froid dans le dos…

En savoir plus

Point final

C’est mon dernier billet, chers lecteurs. Et mon dernier jour au Monde. Oui, il y a une fin à tout.

J’ai eu la chance d’être engagé dans ce journal par Hubert Beuve-Méry, en 1969, peu de temps avant son départ à la retraite. Etant alors le plus jeune membre de la rédaction, on m’avait chargé, en compagnie du doyen de l’époque, André Ballet, de lui remettre la clé de la première voiture qu’il posséderait en propre, une modeste Daf, offerte par Le Monde. C’était dans un autre millénaire. Il y aurait beaucoup à dire sur la longue et belle aventure qui a suivi, de la rue des Italiens au boulevard Auguste-Blanqui. Mais cette rubrique, ne disposant que de 1 190 caractères, se prête mal à des Mémoires. Un mot de trop, et le cadre déborde. Le billet n’est qu’un clin d’œil, un regard… de biais sur l’actualité. Schématique, souvent injuste, il ne peut s’encombrer ni de précisions ni de nuances. On attend de lui – surtout s’il s’agit du dernier – une chute inattendue, un feu d’artifice.

Mais, après tout… Et si, pour une fois, piétinant joyeusement la règle, quoique un peu triste de vous quitter, je me laissais porter, doucement, sereinement, jusqu’au point final ?

Robert Solé

Article paru dans Le Monde daté du 01.03.11

A la recherche du temps présent

Article paru dans Le Temps (Genève) – Février 2011
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Retrouvez les billets de Robert Solé chaque jour en dernière page du journal Le Monde.